Le jeune Ahmed

De : Jean-Pierre Dardenne et  Luc Dardenne
Avec :  Idir Ben Addi, Olivier Bonnaud, Myriem Akheddiou
2019

Ahmed, 13 ans, est comme tous les ados de son âge, influençable, en recherche de repères, d’identité, d’amour.  Lui, ce qui lui manque surtout, c’est la figure du père. Un rôle puissant que va endosser l’imam du quartier. Ahmed boit ses paroles. Un peu trop d’ailleurs puisqu’une discussion suffit à le motiver à tuer sa professeure.

Comment remettre dans le droit chemin un enfant adepte d’une interprétation extrémiste des textes religieux ? Autant le dire tout de suite : cette question brûlante les frères Dardenne n’y répondent pas. Pas de mode d’emploi ni de bons sentiments ici, mais l’errance individuelle d’un jeune à la tête dure, ballotté entre un juge, un centre de rééducation et une sorte de ferme pédagogique. Le programme réservé à Ahmed du fait de son jeune âge est le suivant : sport collectif, entretiens avec la psychologue, travail à la ferme… Tout ce petit programme, bien mignon, paraît bien vide voire complètement absurde compte tenu des idées meurtrières de l’adolescent. A cela s’ajoute la mollesse des proches et des intervenants, de leur encadrement très lâche voire démissionnaire.
Dès lors, du côté du spectateur, on se questionne sur le projet du tandem de réalisateurs : dénoncer les faiblesses d’un système inapte à prendre en charge ce genre de jeunes ? Peut-être, mais dans ce cas, cela manque de mordant, de poigne, de prise de position franche. Et si finalement, la seule solution résidait dans le changement du jeune lui-même ? A trop jouer sur les silences, on reste sur notre faim concernant le fond.

Conclusion : pourquoi pas 

Drunk

De : Thomas Vinterberg 
Avec : Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe
2020

Quatre professeurs de lycée essoufflés par leur vie, professionnelle et personnelle, décident du jour au lendemain de mettre en pratique une théorie lue par l’un d’eux. Selon cette théorie, il manquerait 0,5 g d’alcool dans le sang pour permettre à chaque individu d’être confiant et bien dans sa peau. Une expérience alcoolisée qui promet d’être décoiffante. 

Avec un pitch pareil, digne d’une grosse comédie dirigée par Todd Philips avec Seth Rogen, on aurait pu tomber dans les scènes trash et faciles, les raccourcis d’écriture ou encore le rire graveleux. Rien à voir. Certes, dans Drunk on rit parfois, mais on s’émeut surtout beaucoup. Parce qu’il a quelque chose d’attachant dans ces quatre gars usés dans lesquels on se reconnaît tous un peu. Il y a celui qui est éteint par une routine maritale, l’autre qui est lessivé par une vie de famille éreintante ou encore celui dont la vie de vieux célibataire est empreinte de solitude. Par l’alcool, chacun cherche à retrouver cette étincelle de vie, de jeunesse qui lui manque tant pour être pleinement réveillé mais surtout épanoui. Plus qu’un exutoire alcoolisé, c’est cette reconquête de soi-même, de ses proches, de sa vie qui est capté à la perfection par Thomas Vinterberg.

En choisissant de porter davantage sa caméra sur le personnage de Martin (Mads Mikkelsen dans l’un de ses plus grands rôles) que sur le groupe, le réalisateur affiche sa préférence pour la trajectoire intime. Une stratégie pertinente qui n’enlève en rien l’aspect jouissif aux quelques séquences de beuverie. Drôle, émouvant et plein de pudeur, Drunk offre une tournée qu’on n’est pas prêt d’oublier. 

Conclusion : à voir absolument

Chanson douce

De : Lucie Borleteau
Avec : Karin Viard, Leïla Bekhti, Antoine Reinartz
2019

Être toute la journée à la maison à s’occuper des goûters et des biberons, très peu pour Myriam (Leïla Bekhti). Cette mère de deux jeunes enfants est avant tout avocate, et autant dire que ce congé maternité à rallonge ne lui convient plus. Une seule solution pour retrouver le chemin de la voie active : embaucher une baby-sitter à plein temps.

Avec sa garde-robe vieille France et son air à la fois doux et pincé, sa voix à la fois tendre et sèche, Karin Viard se présente comme la super nanny parfaite. Les enfants l’adorent, les parents aussi. Seul le spectateur ressent dès son apparition un malaise, imperceptible et inexplicable. Dès lors, il ne fait aucun doute que la qualité du film repose sur l’actrice, sur son personnage si mystérieux et insaisissable. Loin des clichés grossiers de la baby-sitter sadique et mielleuse, l’actrice livre une performance glaçante, sur le fil du rasoir, déployant un nuancer d’émotions dont la sincérité au fil des scènes est sans cesse remis en question. Le malaise est permanent. Il ne se passe pas grand chose pourtant, dans cette Chanson douce, seulement le quotidien monotone d’une famille ordinaire et de leur baby-sitter. Et pourtant, chaque scène semble imprévisible. On attend, fébrile, l’explosion qui survient, évidemment. Hélas, trop vite suggérée.

Conclusion : à voir

Tenet

De : Christopher Nolan
Avec : Robert Pattinson, John David Washington, Elizabeth Debicki
2020

Un homme à l’identité inconnue s’engage dans une mission de la plus haute importance : sauver l’humanité d’un milliardaire en possession d’une arme redoutable.

Quiconque connaît le cinéma de Christopher Nolan se prépare à cramer son cerveau, régaler ses yeux et éclater ses oreilles. Depuis Batman Begin (voire Memento) le bonhomme a trouvé la parade qui lui plaît mais surtout qui lui réussit :  perdre son spectateur dans des scénarios labyrinthiques tout en lui offrant une bonne tranche de spectacle son et lumière. La recette est rodée. Pourtant, avec Tenet, la sauce ne prend pas, pire, elle tourne au vinaigre. A croire que le réalisateur a eu les yeux plus gros que la tête en voulant mélanger film d’action (course contre la montre pour arrêter le grand méchant), film de science-fiction (l’arme en question manipule le temps) et film dramatique (le protagoniste prend pitié pour l’épouse du méchant, femme battue et maman solo, evidemment). Résultats des courses, des séquences d’action tiédasses mais surtout sans adrénaline entrecoupent des scènes de dialogues cryptiques. L’histoire avance par à coups, victime d’un montage très brut de décoffrage supprimant toute transition spatio-temporel. Le spectateur a beau s’accrocher, rien ne rentre : ni attachement pour les personnages (les acteurs eux-mêmes sont ternes) ni engouement pour le récit. Dès lors, Tenet se transforme vite en un piège de 2h30. Désagréable.

Conclusion : à éviter

Faute d’amour

De : Andrey Zvyagintsev
Avec : Maryana Spivak, Alexey Rozin, Matvey Novikov
2018

Boris et Genia se sont mariés trop jeunes, trop vite et trop mal. Pour ne rien arranger, un enfant a été conçu :  Aliocha, 12 ans. Alors que le couple est en plein divorce, l’enfant disparait subitement.

Lors d’une séparation, l’enfant est souvent considéré comme l’unique chose réussie d’un mariage raté. En cause, l’amour parental, évidemment, pour cette source de bonheur, cet être porteur de réconfort. Pour Genia et Boris c’est l’inverse. Ce fils est un nuisible, un boulet, un poids mort qui les empêche respectivement de tourner la page de leur relation, d’avancer dans leur vie amoureuse respective.

On imagine que la disparition d’Aliocha va rabibocher le couple. Le spectateur compte sur la sempiternelle révélation vue et revue au cinéma : celle qui ouvre les yeux au parent indigne et égoïste. On attend les confessions larmoyantes, le pathos, la prise de conscience. La force du drame familial d’Andrey Zvyagintsev c’est qu’il saborde toutes ces attentes. Genia et Boris n’ont pas de mots doux l’un envers l’autre. Si les larmes éclatent, la culpabilité, la remise en question, elles, n’explosent jamais. Pourtant, on comprend clairement qu’ils payent cher le prix de leur « Faute d’amour », celle de pas en avoir eu pour leur fils. Et ce, même si le réalisateur s’abstient, avec intelligence, de toute démarche démonstrative. La dureté de la mise en scène, déconcertante vis-à-vis de la sensibilité du sujet, se charge de faire passer le message : la domination écrasante du plan fixe, les dialogues coupants et la photographie polaire se chargent avec brio de la puissance dramatique. Un « Prix du jury » du festival de Cannes 2017 à voir, tout simplement. 

Conclusion : à voir

Disponible en replay sur Arte : https://www.arte.tv/fr/videos/070717-000-A/faute-d-amour/

Belle épine


De : Rebecca Zlotowski
Avec : Léa Seydoux, Anaïs Demoustier, Agathe Schlencker
2010

Avec son regard frondeur et sa petite moue, Prudence Friedman, 17 ans, semble vouloir en découdre avec la vie. Sans attaches parentales, l’adolescente traîne entre son appartement vide et la chambre de camarades. Mais les sirènes de la rue, celles d’une bande de loubards en bécanes trafiquées, sont trop fortes.

On comprend vite où Rebecca Zlotowski, 30 ans à l’époque, veut en venir avec ce premier long-métrage. Brosser le tableau d’une adolescente ballottée par la vie, livrée à elle-même, en lutte avec les mauvais garçons pour arracher un semblant d’attention peut-être, d’amour sûrement. Le problème c’est que ce drame modeste ne sent ni l’adrénaline des échappées sauvages, ni l’émotion pubère. L’image baigne dans une mélancolie morne, à l’instar de son héroïne, Léa Seydoux, d’une mollesse que certains jugeront poétique, d’autres stérile. Les dialogues hachés (les personnages machent leurs paroles) servent les brides d’un scénario qui se plait à taire certaines réponses (pourquoi Prudence ne va-t-elle pas au lycée ? Où sont réellement ses parents ? Qui sont ses « camarades » ?). Un premier film brut de décoffrage qui plait ou pas.

Conclusion : à éviter

Liaison fatale


De : Adrian Lyne
Avec : Glenn Close, Michael Douglas, Anne Archer
1987

Femme, enfant, labrador, boulot stable… Dan rassemble (Michael Douglas, impeccable) tous les ingrédients de la vie paisible et ronronnante. Et puis, il y a cette soirée, cette rencontre avec Alex (Glenn Close, stupéfiante). Cette blonde, c’est de la dynamite. Un week-end avec elle et l’équilibre de sa vie explose.

En grand classique, Liaison Fatale encaisse plutôt bien le poids des année. Cette histoire de triangle amoureux, vieille comme le monde, est toujours aussi fascinante. L’efficacité impérissable vient d’abord de la réalisation. Personne n’absorbe aussi bien sur pellicule le parfum capiteux de l’infidelité que Adrian Lyne (à qui on doit le scabreux Infidèle). L’aura vénéneuse de Glenn Close, envoûtante avec son physique de vamp, imprègne chaque plan, chaque scène. La mise en scène, loin d’être ringarde pour un film de cette cuvée, est d’une vraie justesse.

Conclusion : à voir

Questionnaire cinéphile des Fiches du cinéma

1) Votre premier souvenir de cinéma ?

Deux souvenirs de films en salle : Mulan de Tony Bancroft et Barry Coo et Fantasia 2000 de Eric Goldberg.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

Freaky Friday : Dans la peau de ma mère de Mark Waters (avec Lindsay Lohan OMG). Du rock teenager, un esprit rebelle en carton pâte hollywoodien et une bluette avec Chad Michael Murray.

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

Taxidermie de György Pálfi. J’ai 17 ans et je vais pour la première fois au Katorza voir un film d’auteur par moi-même (du moins si j’en crois mes souvenirs). La découverte et surtout l’appréciation du cinéma indépendant marque la pierre fondatrice d’une passion qui dépasse les frontières du simple cinéma mainstream.

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini.

Pier Paolo Pasolini - Les 120 journées de Sodome - Major-Prépa

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

Sex and the City de Michael Patrick King (et en VF en plus).

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

Mange, prie, aime de Ryan Murphy.  Du bonheur à l’état pur. C’est drôle, léger, exotique et puis : Javier Bardem et Julia Roberts qui roucoulent sur de la musique brésilienne.

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

Chambre 212 de Christophe Honoré vu récemment et qui a été encensé par tous les critiques. C’est surjoué et d’une lourdeur frelatée dans la mise en scène.

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Les Harry Potter, evidemment.

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

“Dans le Béarn quand on chope quelqu’un qui braconne l’autruche, on lui rase la tête, et on lui jette des figues ! ” (Eh mec, elle est où ma caisse ?, Danny Leiner)

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

Coup de foudre à Notting Hill de Roger Michell. L’humour maladroit de Hugh Grant est difficile à saisir au premier abord.

13) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

Manhattan de Woody Allen. Mordant, splendide et sarcastique.

14) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

Toute la saga Star Wars en fait.

15) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

Midnight Express de Alan Parker. La scène de début quand le protagoniste transpire le stress et se rafraichit dans les toilettes de l’aéroport.

16) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

SPOILER =

La mort de la fille de Michael Corleone dans le Parrain III de Francis Ford Coppola. Le cri déchirant d’Al Pacino sur le parvis de la cathédrale me dresse les poils à tous les coups. Insupportable.

17) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

David Fincher. En même temps il n’y a pas beaucoup de choses à pardonner.

18) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Lars Von Trier, à part les quelques vidéos difficiles à trouver.

19) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

Ingmar Bergman. J’y arrive vraiment pas.

20) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

Les regards pleins de morgue d’Al Pacino dans les deux premiers volets du Parrain. Chaque coup d’oeil est d’une puissance incisive incroyable. L’acteur ne cille presque pas. Des regards à glacer le sang sublimés par la photographie en clair-obscur de Gordon Willis.

Le Parrain, 2e partie, un film de 1974 - Vodkaster

Scandale (Bombshell)

De : Jay Roach
Avec : Charlize Theron, Nicole Kidman, Margot Robbie
2019

Fox News, chaîne d’informations câblée la plus regardée aux États-Unis. A sa tête, Roger Ailes, PDG omnipotent qui dispose de vie ou de mort médiatique sur toute employée. Employée au féminin, puisque tout ce qui passe à l’écran à l’obligation d’arborer des jolies jambes et une jupe très courte. Une oppression qui éclate entre les quatre murs confidentiels de son bureau où le harcèlement sexuel règne en maître. Jusqu’au jour où Gretchen Carlson, ancienne présentatrice de la chaîne, décide de l’attaquer en justice.

Impossible en les temps qui courent de rester impassible face à l’avertissement d’ouverture (« inspiré de faits réels »). D’entrée, l’attention est piquée, d’autant plus que le casting est de haute voltige (au-delà du trio de l’affiche, Allison Janney, Connie Britton ou encore Robin Weigert brillent de leur présence). A l’instar de son sujet dynamité, la mise en scène de Jay Roach (à qui l’on doit Mon beau-père et moi et Austin Power) est survoltée. A mesure que la caméra virevolte au rythme effréné de la rédaction, les dialogues crépitent et les plans s’enchainent à vitesse grand V. La stratégie est agressive mais rusée puisque le spectateur, immergé, est scotché. Impossible de rater une miette des bouts de conversation de ces femmes ambitieuses et pourtant si détachées les unes des autres. Car ce qui surprend le plus dans Scandale, c’est cette solidarité féminine totalement absente. Pas de discussion profonde et creusée, ni de véritable catharsis pour tous ces personnages. Frustrant dans un sens, mais finalement sensé quand on sait que dans la réalité le perdant n’a pas vraiment… perdu. 

Conclusion : à voir

Pupille

De : Jeanne Herry
Avec : Sandrine Kiberlain, Gilles Lellouche, Élodie Bouchez
2018

De l’accouchement sous X à l’adoption validée de l’enfant que se passe-t-il ? Tout le monde sait, par ouï-dire, que le processus est long et laborieux. Mais qu’en est-il vraiment ? Quelles sont les subtilités de la procédure ? Quelles en sont les différentes étapes ?

Le dessein de Pupille est plus qu’honorable, puisque la réalisatrice – qui s’est inspirée de l’expérience vécue d’une amie – entend faire raisonner la souffrance invisible de ces familles en mal d’enfant. Un sujet à fleur de peau finalement peu abordé au cinéma. Le problème de ce film mineur c’est qu’en dépit de ses bonnes intentions, il ne parvient justement pas à se transformer en haut-parleur de ce mal-être de niche.

La mise en scène, faiblarde, mutliplie les points de vue (celle de l’assistant familial, de la mère adoptive, de l’éducatrice spécialisée) et s’éparpille. Quant au scénario, il s’égare dans des directions hasardeuses (la relation ambiguë entre Sandrine Kiberlain et Gilles Lellouche, pas franchement intéressante) sans jamais s’attacher à un personnage précis. Résultat, l’émotion peine à trouver une brèche par laquelle s’engouffrer. Reste le côté pédagogique de la démarche, intéressante et pertinente, qui est appréciable à suivre.

Conclusion : pourquoi pas