Il était une fois… une scène

Arrêt sur image détaillé d’une scène illustrant toute la beauté et la richesse du cinéma d’aujourd’hui ou d’hier.

Il était une fois une scène… Le journal de Bridget Jones

Il était une scène désarmante de loufoquerie et pourtant… des plus ingénieuses. À la fois singulièrement drôle et émouvante, et à la fois véritable pied de nez avant-gardiste à l’industrie cinématographique. 

Il s’agit de la scène de fin du cultissime “Bridget Jones” (2001) de Sharon Maguire, où  Bridget (l’inégalable Renée Zellweger), se lance à la poursuite de Mark Darcy (l’élégant Colin Firth), dans les rues enneigées de la banlieue londonienne. Rappelons que ce dernier a fui subitement l’appartement, suite à la lecture malheureuse du journal forcément rempli d’horreurs sur lui. C’est donc aux environs des 1h25 que la scène débute.

“BORDEL !”. L’interjection fleurie – qui sonne le départ de la scène – traduit une prise de conscience thermique. Il faut dire que notre Bridget s’est ruée tout naturellement dans la rue pour tenter de rattraper Mark, en petite culotte, débardeur et… pieds nus sur le tapis neigeux. Alors que les premières notes d’une chanson de Diana Ross retentissent, la voilà qui remonte fissa les escaliers pour enfiler une bonne paire de baskets et un gilet, avant de foncer dehors la cuisse nue.

Un premier plan cocasse – traduction d’un élan des plus irréfléchis – qui compose tout le bonheur de cette scène. Ici pas d’élan romanesque de la femme, le cheveu brillant, l’escarpin verni, soudain éblouie par une révélation amoureuse de fin d’intrigue… Et tant mieux !

Car c’est avec les manches ballantes d’un gilet terne et un débardeur banal, que notre célibataire préférée clôture l’histoire. Les baskets de sport assortis à la culotte léopard faussement sexy, achèvent avec humour ce portrait délicieusement atypique de cette icône féminine universelle. Cette tenue finale résume à elle seule le secret du succès de cette héroïne des temps modernes : le naturel et la spontanéité. Et c’est non sans malice, que ce dernier cliché vestimentaire tire la langue à une représentation cinématographique figée de la femme. Une représentation que le public admire, mais que le genre féminin soupire par son manque de réalisme.

À l’écran c’est le pas gauche et le déhanché maladroit, que notre Bridget continue de zigzaguer dans la rue pour rattraper son Jules. Loin de la course glamour au ralenti des films du genre, Renée Zellweger court comme n’importe qui courrait dans ce genre de situation : mal. Un naturel rafraichissant, mais aussi avant-gardiste. Car cette scène prouve au fond qu’un personnage féminin peut faire rire sans tomber dans la facilité ou la niaiserie. En même temps émouvante et comique, cette séquence révèle un personnage qui ouvrira la voie aux comédies féminines décomplexées, aujourd’hui en plein essor (“Bad Teacher”, “Mes meilleures amies”).

Et quand notre trentenaire retrouve enfin Mr Darcy à un coin de rue,  pas de tirade à l’eau de rose, éloquente et sentant les bons sentiments. C’est le souffle court que Bridget débine cette réplique signifiante et majestueuse de fin de scène :  

“Je suis désolée, je suis vraiment désolée, je ne le pensais pas, enfin si je le pensais,  mais euh j’étais tellement idiote que je pensais pas à ce que je pensais”. Un délice.

Il était une fois une scène… Massacre à la tronçonneuse (1974)

Il était une scène… à vous glacer le sang. Vous savez ? Du genre à mouiller vos paumes de mains, à vous donner des palpitations, et à attaquer furieusement vos nerfs ? Remercier donc Tobe Hooper, et son “Massacre à la tronçonneuse” (1974), et plus particulièrement une scène, celle de l’attente nocturne de Sally (Marylin Burns) dans la maison du garagiste, aux environs des 1h du film.

Une forêt hostile et emmêlée. Une nuit noire d’été.

00:52 minutes. Hooper laisse lentement mûrir notre angoisse en laissant son héroïne se débattre dans une course-poursuite haletante avec Leatherface (Gunnar Hansen), d’une durée record de 6 minutes. Pile le temps nécessaire pour que notre rythme cardiaque s’accélère, nos yeux s’écarquillent, et que nos oreilles sifflent sous l’impulsion d’une bande sonore redoutablement intelligente, car réaliste : les hurlements de Sally, le vrombissement de la tronçonneuse, et le son psychédélique du groupe électrogène, donnent le tempo. Sur la toile, Sally tombe, se relève, cours, grimpe. L’écran presque noir fait monter le stress d’un cran.

Mais ce ne sont que les préliminaires. Car Hooper sait que la manipulation du temps est au centre même de la mécanique du cinéma d’horreur. Que la terreur naît de l’habileté à manier le suspense, à jouer avec le sablier afin de laisser le spectateur créer, et développer son propre scénario, sa propre fin, par une arme innée qui reste aujourd’hui inégalée par les plus ingénieux procédés : l’imagination.

00:58 minutes. Nos doigts restent crispés. Sally se réfugie de justesse dans la maison du garagiste. C’est là que la séquence atteint son apothéose pour devenir LA scène, magistrale dans son art de mener notre angoisse à son apogée. Tremblante, Sally attend sur le banc pendant que le garagiste disparaît pour aller chercher du secours. En second plan cette porte restée béante, où la nuit s’engouffre : le symbole de l’épouvante. La caméra semble terrée derrière la victime, à même le sol. Elle aura beau fixer le visage de Sally et balayer la pièce par la suite, notre coeur s’est arrêté et notre regard est paralysé. Bloqués sur cette gueule horrifiante en arrière-fond, torture de notre imagination.

Une obsession prosaïque qui est la preuve même du talent de Hooper, qui – grâce au recours d’un cadrage posé et d’une caméra patiente qui capture longuement chaque seconde –  donne le temps au spectateur de transformer une simple porte ouverte en abominable monstre. Une mise en scène réfléchie, intelligemment crue et réaliste, loin de celle des films d’épouvante actuels, marquée par une nervosité voire une superficialité ennuyeuse.

Comment la scène se finit ? Aucune réponse ne serait à la hauteur de votre imagination…

Il était une fois une scène… Pulp Fiction

Il était une scène inclassable, qu’on aurait dite tout droit sortie d’un vieux jukebox ou du soupir de l’autoradio d’une playmouth poussièreuse. 

Une scène de danse qui, par la seule évocation de son réalisateur – le génie excentrique Quentin Tarantino – laisse deviner son parfum décalé et unique. Vous l’aurez peut-être deviné, cette séquence est celle de la danse improvisée entre Miss Walace (Uma Thurman) et son garde du corps, Vincent Vega (John Travolta), dans l’anthologique Pulp Fiction, aux environs des 46 minutes.

Le Jackrabbit Slim’s. Cadre branché à la sauce Grease en un brin plus vulgaire. Des néons électriques, des affiches de pin-up qui déshabillent les murs, et du rock’n’roll. Nos deux protagonistes sont attablés dans leur Chrysler, réservée bien sûr, au nom de Miss Wallace. Autour d’eux s’agitent des serveurs fagotés en Marylin Monroe ou encore en Elvis Presley bon marché. Aucun doute, nous sommes dans les années 90, et au sommet de la gourmandise kitsch typiquement hollywoodienne.

Chez Tarantino, le duo dansant est revu au vitriol. Avec son regard à la fois insolent et vide, ses narines enfarinées, et sa dégaine androgyne, Uma n’a rien de la danseuse gracieuse et poudrée dont raffolent les studios américains. Quant à John, il donne le coup de grâce. Avec sa dégaine façon “loubard discret”, tendance médiocre et sans charme, il envoie balader le stéréotype du bad boy américain sexy au diable, mais au cœur tendre. Et Ô insolence du réalisateur, notre couple ne s’aime même pas : la relation est platonique, pas la moindre miette d’amour ou d’amitié entre les deux. Le réalisateur nous lance ainsi un avertissement avant qu’éclate dans le fast-food l’annonce d’un concours de danse : inutile de nous attendre à un pitch musical chamallow, ou à une danse ardente. Faites donc place à l’atypique !

Car lorsque les premières pointes de la guitare électrique se font entendre, notre couple décalé et inclassable hypnotise et subjugue. Entre Twist et improvisation, les deux personnages OVNI scotchent le spectateur à son siège. Soudain, le duo plutôt mou à l’écran dynamite la scène et surprend par son énergie et sa synergie. La chorégraphie, faussement spontanée, est rafraîchissante par son naturel et sa simplicité. Envoûtante, décomplexée, funky, originale et déconcertante, elle nous embarque littéralement.

Quant à la fin de la scène, elle est à l’image de son contenu : déroutante. Alors que la danse bat son plein, un fondu envahi doucement l’écran : comme un clin d’oeil de Tarantino pour nous rappeler qu’il n’en a pas fini de nous surprendre.

Il était une fois une scène… Mange, prie, aime

Il était une scène… Qui se savourait avec les yeux, tel un cocktail exotique au bord d’une plage de Thaïlande. 

La Thaïlande justement, cadre paradisiaque de cette séquence entre Julia Roberts et Javier Bardem dans Mange, prie, aime. Ma première est une globe-trotteuse brisée par son divorce et en quête d’elle-même. Quant à mon deuxième, il est séduisant comme un fruit bien mûr et, lui aussi, est fragmenté de l’intérieur du fait d’un divorce douloureux. Dans cette scène qui se situe aux environs des 2h du film, le réalisateur, Ryan Murphy, fait éclore le bourgeon de la romance entre les deux personnages, et ce, par la seule force de la beauté du silence et du regard.

L’atmosphère, poisseuse et brûlante, enveloppe le living sauvage dans ce coeur de jungle. De part et d’autre de ce salon improvisé, les deux acteurs lisent chacun de leur côté : sublime entrée du prosaïque dans l’idyllique. Javier referme son livre simplement, avec un naturel et un regard défiant toute parole, puis observe Julia, concentrée.

Et c’est avec ce même silence troublant, de l’ordre de l’intime, qu’il se lève, esquissant un sourire à lui-même, pour introduire la musique dans la scène. Une mélodie brésilienne, entre douceur et lascivité, entre dans le jeu. Sans l’interrompre, les notes de musique semblent caresser le silence. Pendant ce temps-là, Javier semble glisser vers Julia, faussement nonchalant, les mains dans les poches, un sourire timide et chaud comme le soleil aux lèvres. Quant au spectateur, il goûte à cette scène au combien privée à travers le trou de la serrure, malgré un plan assez large de la caméra.

Le personnage, debout, bavarde avec les yeux via sourires interposés avant de s’emparer de son livre à elle, sous le regard perplexe mais conquis de cette dernière. D’un geste merveilleusement simple et lent, il corne la page du livre et lui tend la main avec une douceur exquise.

Et puis, il y a enfin les mots, ces trois petits mots langoureux qui donnent toute la saveur à la scène. Trois minuscules mots qui incarnent toute l’ampleur de la terreur ressentie par chacun des deux personnages, terrifiés à l’idée d’aller l’un vers l’autre. Des paroles chuchotées qui sonnent comme une formule miraculeuse, prétexte par la suite à une danse ondulante des deux corps vers la chambre à coucher. Trois mots qui brisent la beauté silencieuse de la scène et qui brûlent les lèvres de Javier  : “Darling, it’s time…”.