Mois: février 2018

Les heures sombres (Darkest hour)


De : Joe Wright
Avec : Gary Oldman, Kristin Scott Thomas, Lily James
2017

Winston Churchill ? Le premier ministre du Royaume-Uni, un homme bedonnant et bonhomme sans cesse représenté avec un barreau de chaise fiché au coin des lèvres. Un personnage important de la Seconde Guerre Mondiale, voilà tout. A Gary Oldman la charge de réveiller notre mémoire brumeuse et de redonner ses lettres de noblesse à cette icône de la politique anti-Hitlérienne.

Disons-le tout de suite : Les heures sombres n’est pas un Discours d’un roi. Même si les deux films partagent des caractéristiques communes (biopic historique, mise en scène très british, tête d’affiche britannique) et vont même jusqu’à faire rencontrer les deux personnages, Winston Churchill et George VI (le roi bégayant donc) dans une poignée de scènes. Si Tom Hooper préfère explorer les déboires intimes de son roi, Joe Wright, lui, préfère arpenter les coulisses feutrées de la politique britannique à une période charnière du pays : mai 1940. Le pays doit-il prendre parti contre l’Allemagne nazi ou rester en dehors du conflit ? Pour Churchill, la réponse est dans la première proposition. Reste à rallier une armada de vieux politicards décrépis à sa cause pendant… 2h.

Du discours au parlement, du discours au cabinet de guerre, du discours à la chambre des députés… Impossible de ne pas bailler devant tant de verbiage politique ininterrompu. Car tout, dans les heures sombres, expire l’académisme pompeux, et ce n’est pas le montage monocorde aussi plombant qu’un cours de fac’ magistral qui dira le contraire. A qui s’adresse ce film ? Pas au grand public en tout cas, tant il est dédaigné par le manque cruel d’émotion, la portée opaque des dialogues haut perché. Quant au choix d’un acteur mainstream (Gary Oldman et son CV marqué par Harry Potter ou encore The Dark Knight), il ne suffit pas à balayer l’austérité de la réalisation. Et l’interprétation haute en couleur et habitée de s’escrimer à donner un semblant de punch à ce drame morose, antipathique et hermétique. A éviter.

Anecdote : d’après Gary Oldman, 26 membres de la famille de Churchill ont assisté à la première du film à Londres. 17 d’entre eux s’étaient rendu précédemment sur le tournage. 



Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance


De : Martin McDonagh
Avec : Frances McDormand, Woody Harrelson, Caleb Landry Jones
2018

7 mois ont passé depuis l’assassinat et le viol de la fille de Mildred et toujours rien. Pas une preuve, pas la moindre arrestation, nada. Pas étonnant quand on voit la fine équipe policière de ce bled du Missouri. La crème de la crème des imbéciles finis, des racistes et des tire-au-flanc, rejetons abjects de cette bonne vieille Amérique sudiste. Tant pis, Mildred devra composer avec. Même si cela signifie louer 3 panneaux publicitaires pour provoquer l’autorité.

Machoire serrée, coupe garçonne, démarche belliqueuse, Mildred est prête à casser des gueules. Ou presque. Celle de l’inspecteur de police (très bon Woody Harrelson) en charge de l’enquête, d’abord, par sa molesse, et tant pis s’il a sa décharge des circonstances atténuantes. Vient ensuite tous ceux qui se mettront en travers de sa quête de justice, de vérité, voire de vengeance. On l’aura compris, Three Billboards, drame policier de caractère, tire sa forte personnalité de celui de sa protagoniste, et donc de son actrice principale, Frances McDorman. Loin, très loin des représentations défraichies de mères sensibles à bout de force que le cinéma nous offre depuis des décennies, l’actrice éclate à l’écran par ses punchlines cyniques (les dialogues sont épatants) et ses face-à-face mordants avec ses différents « opposants » (ex-mari, flicaille, adolescents, et même ses propres enfants). Mais là ou le film frappe fort et juste, c’est dans le traitement intelligent de ses personnages. Pas de manicheisme ici, chaque personne qui gravite autour de la tragédie centrale baigne dans le clair-obscur, le mal et le bien, provoquant tour à tour le rire, la tristesse, l’incompréhension et la colère.

Un magma d’émotions auquel vient se greffer le suspense policier, expression d’un scénario bien ficelé et incisif. La puissance du tout emporte à chaque scène le spectateur sans jamais l’assommer, exploit remarquable compte tenu de la loudeur pathétique du sujet. Résutat, les 2h de pellicule filent à la vitesse de l’éclair, les lumières s’allument et une seule impression reste : celle d’avoir vu un très grand film.

Anecdote : le réalisateur a eu l’idée du film après avoir vu des panneaux publicitaires sur un crime non résolu lors d’un voyage « quelque part au sud de l’état de Georgie, au bord de la Floride et de l’Alabama).

Wonder Wheel


De : Woody Allen
Avec : Justin Timberlake, Kate Winslet, Juno Temple
2018

Ginny (Kate Winslet) et Humpty (James Belushi) forment un couple ronronnant. Leur quotidien se partage entre la pêche, leur travail à la fête foraine de Coney Island, et les pulsions pyromanes de Richie, le fils. Un train-train bousculé par l’arrivée soudaine de Carolina (Juno Temple), la fille de Humpty, blonde plantureuse en fuite.

Après avoir exploré les années folles avec Café Society, Woody Allen continue de remonter le fil du temps en croquant les déboires d’une famille recomposée au coeur des années 50. Aux couleurs gourmandes du lieu divertissant s’oppose la rugosité du drame sentimental, la mélancolie des rêves brisés. Une fois n’est pas coutume chez le cinéaste newyorkais, le mal-être existenciel féminin est au coeur du manège des personnages. Kate Winslet fait ici figure de Blue Jasmine revisitée (plus sensuelle mais tout aussi égratinée) en concurrence silencieuse avec Juno Temple dans le but de remporter le coeur de Justin Timberlake. L’actrice embrasse avec la perfection qu’on lui connaît les facettes brisées de Ginny, à la fois comédienne avortée, mère dépassée, mais surtout femme passionnée, en lutte constante avec le masculin. Car l’homme n’a jamais le beau rôle chez Woody. Coureur de jupon, couard, atteint de paresse crasse… mais avec un « je ne sais quoi » attachant, malgré tout.

Le problème de Wonder Wheel c’est qu’il faut voir passer la première demi-heure pour assister aux premiers accros entre les caractères. Avec le temps, les punchlines du cinéaste se font plus rares et les dialogues verbeux, du coup, ne dynamisent plus les scènes statiques. Le temps s’allonge, les scènes passent. La recherche du bon mot, du trait d’esprit qui fera mouche, a disparu, laissant place à une mélancolie existencielle lancinante faisant figure de nouvelle signature « woodiesque ». Le cynisme, lui, devient subtil : il tient aux couleurs chaudes de la photo, en décalage total avec le malheur de Ginny, à cette envie de rire et de pleurer à la fois qui met mal à l’aise le spectacteur. Un ton toujours très singulier et inimitable finalement, preuve que le génie est toujours là.