Mois: Mai 2016

Festival de Cannes 2016 : Elle

thumb_5068_film_poster_big

De : Paul Verhoeven
Avec :
Isabelle Huppert, Laurent Laffite, Anne Consigny
2016

Michèle, riche PDG d’une société de jeux vidéo se fait violer à même le sol de son salon. Son chat, impassible, observe la scène. La première scène de Elle ne fait pas dans la dentelle, installant d’entrée le climat loufoque de ce drame pervers à l’humour noir. Rire du viol. Aussi incroyable que cela puisse paraître c’est là le tour de force que réalise Paul Verhoeven au travers des réactions cocasses de son héroïne glaciale (ou comment Isabelle Huppert infuse son aura de femme castratrice pour en tirer une essence comique indéniable). Le scénario, intelligent, construit un thriller voyeuriste au cordeau, avec sa recette classique à base de victime-enquêtrice, de soupçons, de coupables présumés et de faux indices, jusqu’à un virage à 360° vers le drama familial avec ses secrets, ses liens familiaux tordus et ses ressorts psychanalytiques. Un scénario protéiforme, irrigué de bout en bout par ce même humour décalé étrangement grisant, pour un OVNI cannois qui ne devrait pas repartir les mains vides.

thumb_1363_film_film_big

thumb_1364_film_film_big

thumb_1365_film_film_big

Festival de Cannes 2016 : The Last Face

thumb_1645_film_film_big

De : Sean Penn
Avec : Charlize Theron, Javier Bardem, Jean Reno
2016

« Sean Peine »,  » « Vers l’infini du nanar et au-delà », « Le cri obscène de Sean Penn »… A chaque média son jeu de mot incisif, sa petite phrase meurtrière pour qualifier le dernier long-métrage de l’acteur-réalisateur. Son histoire d’amour torturée entre un médecin engagé et la jeune directrice d’une ONG sous fond de crise humanitaire en Afrique n’a pas convaincu. Lynchage gratuit ou descente en flammes justifiée ?

Chaque réalisateur qui se respecte s’accorde au moins une fois dans sa carrière son petit plaisir, sa friandise égocentrique qui ne plaira peut-être – ou sûrement – qu’à lui, mais qu’importe. Pour certains cinéastes, tout part d’une fascination de longue date pour une icône rock, pour d’autres c’est un combat politique. A la manière d’une Angelina Jolie en puissance, Sean Penn embrasse la cause humanitaire : celle de la situation au Libéria. Parce que l’intention est honnête et que l’acteur de 56 ans a suffisamment roulé sa bosse pour connaître les cordes du métier, The Last Face a quelques qualités. Parmi elles, un rythme de croisière correct et un couple d’acteurs plutôt dignes au vue de la mise en scène kitchissime. Une poignée de scènes d’une vive intensité parachève le tableau des bons points. Voilà pour l’optimisme charitable qui ne sauvera pas cet Out of Africa façon téléfilm de l’après-midi mal écrit, distant, et abreuvé généreusement de fondus enchainés.

thumb_5699_film_film_big thumb_5700_film_film_big thumb_5701_film_film_big

Festival de Cannes 2016 : The Strangers (Goksung)

265733

De : Na Hong-Jin
Avec : Kwak Do Won, Kunimura Jun, Hwang Jung Min
2016

Un petit village de Corée, une série de meurtres sanglants plutôt étranges et un dégonflé de policier chargé de l’enquête. Le synopsis de ce thriller de 2h36 ne laissait présager rien de bien original. Et pourtant. Cadavres d’animaux, chamisme en folie et morts-vivants : le Goksung (The Strangers) de Na Hong-Jin envoie du lourd. Une plongée terrifiante (et surprenante) dans l’ésotérisme asiatique. A vos ceintures.

II faudra attendre de passer la première partie digne d’une série B (bouffonne et plaisante certes, mais un peu ennuyeuse) pour assister à la métamorphose fulgurante de The Strangers en film policier puissant à l’écriture ciselée, l’enquête prenant corps quand le sergent ventripotent voit sa propre fillette menacée. Dès lors, le rythme s’emballe, le riche univers du folklore coréen déploie ses trésors empoisonnés, l’intrigue, d’une surprenante maîtrise, gagne en intensité au fil des minutes. Béat, le spectateur se régale d’un florilège de cadrages scabreux mais grisants, d’une tripotée de scènes horrifiantes (dont celle sensationnelle de l’exorcisme du chaman) mais jamais gratuites. Avec une habilité déconcertante, Na Hong-Jin aligne rebondissement sur rebondissement jusqu’au final, haletant. Une mise en scène aboutie – qui fait penser à du Fincher – additionnée au savoir-faire asiatique en matière de manipulation de l’effroi : pas étonnant que cette production coréo-américaine fasse des étincelles.

thumb_1673_film_film_big thumb_1750_film_film_big thumb_1976_film_film_bigfullsizephoto715384

Festival de Cannes 2016 : Mal de pierres

thumb_1790_film_main_big

De : Nicole Garcia
Avec : Marion Cotillard, Louis Garrel, Alex Brendemühl
2016

Gabrielle est une femme libre. Du moins dans son coeur, même si pour empêcher son internat psychiatrique pour cause de passion non retenue la jeune femme devra consentir au mariage avec José, maçon docile et ambitieux. Pas de chance pour elle, la découverte de son « mal de pierre » (maladie physique) va la conduire à une cure forcée en Suisse…

Difficile d’émettre un avis tranché. D’un côté, une réalisation soignée, fluide, faisant la part belle aux longs tourments du coeur par un discours fleuve, sans coupures brutes. Marion Cotillard,  à l’aise comme un poisson dans l’eau dans son personnage de femme butée (les rôles d’héroïne rebelle elle maîtrise : Jeux d’enfants, la Môme, Inception et même Taxi) trouve dans la façon de filmer de Nicole Garcia le parfait écrin filmique pour déballer son jeu d’épouse violentée par les conventions sociales de l’après Seconde Guerre mondiale. De l’autre, un récit agaçant, jouant sur la corde du féminisme à tort, puisque Gabrielle, bien antipathique, brille par sa soumission totale à un capitaine végétatif (Louis Garrel, dépressif à souhait) en se jouant d’un époux trop bon et donc trop con (le charismatique Alex Brendemühl). En résumé, des hommes émasculés et une Scarlett O’Hara qui tire la tronche pendant deux heures. Mouais ?

thumb_5034_film_film_big

Festival de Cannes 2016 : Loving

thumb_5371_film_poster_big

De : Jeff Nichols
Avec : Tom Edgerton, Ruth Negga, Michael Shannon
2016

Avec un sujet aussi tire-larmes (un couple mixte dans les années 60 éjecté de leur état à cause de la ségrégation tente de vivre ensemble et en paix) que conventionnel, c’était loin d’être gagné d’avance pour Jeff Nichols. Surtout à Cannes, où comme chacun sait, le gratin cinéphile semble toujours s’enthousiasmer pour le film le plus extrême, le plus osé ou faute de mieux le plus actuel. Pour ces raisons exactes (et injustes) il est peu probable que Loving se dégage un chemin dimanche vers la Palme. Proclamons donc dès maintenant haut et forme cette vérité-prière dans l’espoir que les grands du Festival l’entendent : Loving est un pur chef-d’oeuvre.

Peu de cinéastes peuvent se vanter d’avoir la pureté de réalisation de Jeff Nichols. De sa manière de filmer le terroir américain (sa flore, sa faune humaine) au travail exceptionnel de la lumière (dont les traits racés du visage de Tom Edgerton sont les plus troublants miroirs) en passant par son aisance naturelle à manipuler le talent si rafraîchissant de l’Ethiopienne Ruth Negga), tout en ce film s’emboîte à la perfection pour expirer un drame sentimental à l’émotion foudroyante. La durée raisonnable de l’ensemble associée à l’absence d’une partition musicale ronflante (comme c’est souvent le cas dans le registre du drama US) laissent d’autant plus respirer l’histoire. Précautions délicates en accord parfait avec les mésaventures sensibles de ce couple silencieux, émouvant aux larmes.

thumb_1587_film_film_big thumb_1589_film_film_big thumb_5309_film_main_big

Festival de Cannes 2016 : American Honey

53247

De : Andrea Arnold
Avec : Shia LaBeouf, Riley Keough, Sasha Lane
2016

Ni Dieu, ni maître, ni limites. Dans American Honey, le miel de la jeunesse US tourne au vinaigre. Caméra vagabonde, la réalisatrice suit le road-trip sauvage d’une bande de teens sans repaire ni repères, motivée par un seul objectif : « racketter » le plus possible de billets verts en vendant des abonnements de magazine en porte-à-porte.

Plus poétique qu’un Larry Clark, moins allumé qu’un Harmony Korine, le cinéma d’Andrea Arnold trouve intelligemment sa place au milieu des géants marionnettistes du cinéma indépendant adolescent. Son American Honey livre une peinture XXL d’une jeunesse underground paumée, déchet d’un American Dream périmé, essayant tant bien que mal de se construire. Cette construction personnelle, Star, héroïne solitaire à la mélancolie solaire, la cherche comme tous les autres de la troupe. Sur la route, dans les bras du magnétique et confus Jake (Shia LaBeouf, en rythme), toutes les occasions sont bonnes à prendre pour arracher un brin de bonheur, de rêve, d’amour. Trouver son rêve peut-être ? Une quête d’espoir souvent sordide (à chaque état traversé sa scène glauque tirée des entrailles du terroir) mais toujours touchante, déployée, hélas, par le prisme d’une mise en scène frôlant l’indigestion. Là où le bâs blesse c’est dans l’excès : musique provocante à tire-larigot, jungle de personnages, plans répétés… Le récit prend le large, l’émotion, l’eau. On sort de la salle l’esprit paisible et peu secoué, paradoxe étonnant au vu du spectacle bien pessimiste auquel on vient d’assister.

thumb_1571_film_film_big

thumb_3927_film_main_big

Festival de Cannes 2016 : La Danseuse

thumb_4949_film_poster_big

De : Stéphanie Di Giusto
Avec : Soko, Lily-Rose Melody Depp, Gaspard Ulliel
2016

Peu de personnes connaissent le destin de Loïe Fuller, danseuse américaine et pionnière de la danse moderne de la fin du XIXème siècle. De ce biopic de niche, attrayant par la brillance de son casting, on retiendra deux choses : la performance habitée de la fascinante Soko, dont le talent et l’audace des choix ne sont plus à prouver, et la beauté astrale des quelques scènes de danse. Quelle tristesse dès lors que Stéphanie Di Giusto s’enferme dans un corset scénaristique bordé de dialogues. Sa Danseuse aurait gagné en personnalité, en folie et force de caractère si une signature marquée avait été clairement apposée. Reste le personnage captivant de Gaspard Ulliel qui confirme ici son gout pour les rôles de loup solitaire, fortuné et silencieux. Ses brèves apparitions, fulgurantes, font froids dans le dos, saupoudrant ce biopic classique d’un mysticisme classieux loin d’être désagréable.

ladanseuse04-1463059406

Soko-et-Lily-Rose-Depp-decouvrez-la-premiere-photo-de-La-Danseuse

ladanseuse02-1463059332

Festival de Cannes 2016 : Money Monster

thumb_1490_film_poster_big

De : Jodie Foster
Avec : George Clooney, Julia Roberts, O’connell JACK
2016

George Clooney et Julia Roberts. Le premier est le présentateur fringuant de Money Monster, show télévisé autour de l’actualité du marché financier, la deuxième est la réalisatrice de l’émission en question, terrienne et froide. Le bagou et le cerveau, un tandem chic et choc, à la ville comme à l’écran, capable de vendre n’importe quoi au spectateur. Oui ?

Après s’en être sorti sans trop de casse avec Le Complexe du Castor (drame intime gravitant autour du sujet délicat qu’est la dépression), Jodie Foster embraye sur le thriller bling-bling made in US en présentant à Cannes un film à suspense classique mais bien tenu. Son Money Monster n’a pas à rougir : la mise en scène ne fait peut-être pas des étincelles niveau tension dramatique,  mais l’intrigue fonctionne, avec même quelques légers rebondissements dans le tiroir. Les interprètes rendent honneur à leur contrat et le spectateur n’est jamais tenté de vérifier l’heure sur son portable. Merci au choix judicieux de la réalisatrice de rester dans le divertissement, baignant seulement un orteil dans les eaux dangereuses de la critique politique.

thumb_1493_film_main_big thumb_1495_film_film_big thumb_1823_film_film_big

Festival de Cannes 2016 : Le Disciple

thumb_1551_film_poster_big

De : Kirill Serebrennikov
Avec : Victoria Isakova, Pyotr Skvortsov, Alexandr Gorchilin
2016

« Pourquoi tu sèches la piscine ? ». Une mère célibataire essorée par la vie, un ado déglingué complètement mutique, un appartement russe décrépi. Le sale gosse propose à sa mère d’écrire un mot d’excuse : sa religion lui interdit la piscine. L’excuse fait rire, le malaise viendra après. Après cette première scène ordinaire qui annonce la couleur, celle d’un drame noir et grinçant sur le radicalisme religieux.

Avec sa tête dure et son physique agressif, Pyotr Skvortsov est confondant de ressemblance avec Michael Shannon. A l’image de son aîné, l’acteur a l’étoffe des poids lourds, les épaules assez solides pour revêtir des rôles d’acier. Il faut le voir en Veniamin, lycéen charismatique à la foi indestructible en passe de devenir le dictateur du corps enseignant. Caméra tranquille, le réalisateur fait monter en puissance son acteur à la manière d’un photographe capturant le travail de gestuel d’un führer prometteur : hurlements, sermons appuyés, one man shows théâtraux… La démonstration au lieu de l’explication ? En déplaise à certains, aux origines du radicalisme adolescent Kirill Serebrennikov préfère insister sur le discours et ses ficelles (dont les citations bibliques – incrustées à l’image – répétées jusqu’à dissolution complète des dernières résistances chez l’autre constituent l’arme principale). Mise en scène statique, même discours martelé, fond et forme ne font alors plus qu’un, travaillant psychologiquement le spectateur comme les victimes de Vienamin : jusqu’à l’usure et la reddition.

thumb_1552_film_main_big thumb_1553_film_film_big

Festival de Cannes 2016 : Ultima Spiaggia

thumb_4806_film_poster_big

De : Thanos Anas­to­pou­los et Davide Del Degan
2016

Trieste, ville côtière à la pointe nord de l’Italie. Bout de ville bétonné, comme postillonné par la mer, dont la plage caillouteuse courue par toute la ville distingue les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Caméra enracinée parmi les transats, le tandem de réalisateurs capture avec une belle justesse le quotidien de ce microcosme populaire : en vrac, tranches de vie, bouts de discussion, corps difformes, handicapés, vieillis, pulpeux… Un petit monde en soi, avec ses codes et ses personnages-clés, qui s’épanouit du lever au coucher du soleil, le temps d’une saison estivale. Loin de proposer une contemplation snobinarde d’une certaine idée de la « misère des petites gens » , la caméra – exempt de tout voyeurisme intello – capture chaque scène avec une bienveillance caressante. Une attention honorable mais qui appliquée pendant 2h13 met la patience du spectateur à rude épreuve.

Spiaggia_01b_1920x1080

lultima-spiaggia-2016-davide-del-degan-thanos-anastopoulos-05-932x523